Les articles de Chapô

Grande guerre 01Alors que s’achève la commémoration du centenaire de la Grande Guerre, retour sur la façon dont l’entreprise a vécu ces années tragiques où sont tombés cinquante des siens. 

 

◄ La plaque commémorative des 50 morts de la Bonne Presse. Installée en 1919 au 22 cours Albert Ier, aujourd'hui à Montrouge. 


Le 1er août 1914, jour de la mobilisation générale, la Maison de la Bonne Presse est contrainte d’arrêter brutalement 45 publications. L’entreprise, qui a environ 600 salariés dont plus de la moitié de femmes, voit 250 hommes mobilisés d’entrée, tous les moins de cinquante ans. Seule La Croix va continuer à paraître sans interruption. Le Pèlerin ne reprendra qu’à la Toussaint, et quelques rares autres titres plus tard. Mais l’imprimerie et les bureaux se vident: 285 salariés partiront sous les drapeaux au fil de ces quatre années. 50 ne reviendront pas, dont les noms figurent sur une plaque commémorative qui a suivi Bayard à Montrouge. Pour l’entreprise, s’ouvrent quatre années difficiles, où son patriotisme affirmé et revendiqué n’empêchera en rien ses adversaires anticléricaux de poursuivre contre elle la bataille laïque.

Devant l’inquiétante avancée allemande et la crainte de bombardements sur Paris, s’improvise d’abord un déménagement vers Toulouse : huit tonnes de matériel tout de même, sur des «camions» – c’était alors le nom des plateaux à quatre roues pour charroi lourd tirés par des chevaux de trait.

La victoire de la Marne et la réquisition des chevaux par l’armée stopperont le convoi à Vierzon. Un quart de siècle plus tard, il n’y aura pas de victoire de la Marne pour retenir La Croix sur la route de Limoges en 1940. Bis repetita.

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Un hôpital au cœur de l’entreprise

Le premier geste de la Maison est de créer un petit bulletin de liaison pour garder le contact avec ses salariés mobilisés et leur offrir un moyen facile d’avoir des nouvelles les uns des autres. Toute la guerre et autant qu’elle le pourra, la Bonne Presse prendra ainsi grand soin de ses salariés mobilisés et de leurs familles. Le second geste – c’est en réalité une initiative de l’œuvre assomptionniste ND du Salut, qui gère les pèlerinages à Lourdes, Rome et Jérusalem – est d’installer au cœur de l’entreprise une ambulance, l’hôpital auxiliaire 272. Pendant toute la guerre 14-18, officiers et soldats ne nécessitant pas de soins lourds, pourront s’y remettre sur pied. Pourtant, dans cet hôpital de 35 lits où œuvraient des religieuses oblates de l’Assomption, neuf d’entre eux mourront en août 14, 55 à la fin de la guerre. Parmi eux, nous le verrons, un jeune directeur du Pèlerin. Cet hôpital se situait d’ailleurs dans l’immeuble arrière du cours Albert Ier, à l’étage où se situait la rédaction du Pèlerin à la veille du déménagement de 2008.

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▲ Albert Girard, de dos au premier plan, tout jeune employé débutant de 14 ans, au secrétariat général de l’entreprise en 1910.

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◄ Un bulletin de liaison permettait aux mobilisés de rester en contact.


Car la guerre ne fait pas de cadeaux. Les premiers salariés de la BP tués, le sont dès la fin août 14, même si la nouvelle de leur mort n’arrive quelquefois qu’avec beaucoup de retard, voire jamais, puisque sept noms figurent sur la plaque sous le titre «disparus». La défaite de Charleroi et la retraite qui suit sont meurtrières, comme les différentes batailles pour empêcher les Allemands d’arriver à la mer, dans l’Artois ou en Belgique sur l’Yser :  seize tués en quatre mois. Évoquons-en  quelques-uns: André Périnard, 28 ans, le premier mort, tué par un obus en Belgique le 24 août 1914, est un intellectuel polyglotte, rédacteur et traducteur à la revue Questions actuelles. Édouard Obermeyer, 34 ans, rotativiste à La Croix et footballeur émérite, blessé après Charleroi, meurt le 23 septembre, prisonnier des Allemands. Henri Manceau, 25 ans, deux enfants, lui aussi rotativiste, mais au Pèlerin, est tué à la fin de la bataille de la Marne, le 26 septembre.

 

50 morts pour la France

Il y aura encore 16 morts en 1915, paradoxalement seulement 6 en 1916, année des meurtrières batailles de Verdun et de la Somme, 4 en 1917 et 8 en 1918. Là encore, quelques figures: Albert Aerts, 41 ans, est le doyen des 50 tués de la Bonne Presse. Chef d’équipe sur la roto couleur toute neuve du Pèlerin. D’origine belge, il est volontaire pour le front et est tué d’une balle dans la tête sur l’Yser. René Zissel, 39 ans, entré comme apprenti à la composition en 1892, était sous-directeur de l’imprimerie en 1914. La maison tiendra la promesse faite à sa veuve, et son fils Jacques sera journaliste à La Croix de 1937 à 1974.

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Photos de gauche, de haut en bas: 

Albert Aerts, 41 ans, le doyen des 50 tués.

René Zissel, 39 ans.

Parmi les plus jeunes, Attilio Tavani, 20 ans.


Parmi les plus jeunes, Attilio Tavani, 20 ans, était italien, né à Rome, mais voulait combattre pour la France. Il ne put le faire que dans la Légion étrangère et sera tué en Champagne le 8 octobre 1915. Il travaillait au service photo des projections, les séries de photos sur plaques de verre que la BP vendait par milliers, tout comme les lanternes magiques qui permettaient de les projeter dans les écoles, les paroisses et les patronages. Albert Girard, 22 ans, est lui employé à l’administration;  mort de ses blessures dans l’Aisne le 12 octobre 1918, il est la dernière victime de la Bonne Presse, à un mois de l’Armistice.

Trois noms enfin: Maurice Larivière, 27 ans, travaillait à la gestion des comités de diffusion, ces bénévoles qui vendaient dans toute la France l’ensemble des titres de la BP. Porté disparu dans la Meuse le 28 février 1915, un obus allemand l’a enseveli avec une demi-douzaine de soldats. Un autre remettra son corps au jour un an et demi plus tard, le 16 novembre 1916.

Et puis il y a deux assomptionnistes parmi ces 50 morts. Raphaël Retaud, 36 ans: professeur de droit canonique à l’université catholique de Louvain, en Belgique, il est rédacteur en chef de la revue Les Conférences, qui fournissait des conférences toutes faites pour accompagner la projection des plaques photographiques de la Bon-ne Presse. Brancardier, il est tué le 30 août 1916, en ramenant un blessé tombé entre les lignes.

Julien Le Liboux, enfin, 37 ans. De faible constitution, il a été réformé en 1914 et est devenu directeur du Pèlerin, le titulaire ayant été mobilisé. Mais en 1917, un certain Sixte-Quenin, député anticlérical d’Arles, jouant sur le besoin criant d’effectif militaire, fait voter un texte obligeant tous les réformés à repasser devant une commission médicale. Il ne cache même pas vouloir en profiter pour envoyer au front tous ces curés qu’il estime «planqués» : plus il y en aura de tués, moins ils seront nombreux après la guerre. L’abbé Le Liboux – car les religieux sont devenus prêtres séculiers depuis que la congrégation assomptionniste a été dissoute et interdite en France en 1900 – est donc expédié en juin 1917 au 89e RI, où l’on constate évidemment qu’il n’a pas la constitution physique requise d’un combattant des tranchées. Il gardera donc par tous les temps en Seine-et-Marne des prisonniers allemands travaillant aux champs, avant qu’une méningite ait raison de lui. Il meurt à l’hôpital auxiliaire 272, à la Bonne Presse donc, le 28 juin 1918.

 

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◄ Le Pèlerin dans les tranchées, publié le 9 novembre 1918 !


La Bonne Presse œuvre pour les soldats

Nous sommes bien dans les années qui suivent la grande bataille laïque, initiée par Jules Ferry au début des années 1880, qui conduit à la séparation de l’Église et de l’État en 1905 à travers toute une série d’épisodes assez violents dans lesquels la BP, et en particulier La Croix et le Pèlerin, ont joué un rôle important. Et ceux-ci ne se laissent pas faire. La Croix imagine ainsi d’envoyer chaque jour le quotidien aux salariés de BP mobilisés. Après un premier temps d’hostilité, dont témoignent l’un ou l’autre, les camarades de tranchée apprécient bientôt sa lecture, tellement ils sont sevrés d’informations. Tué à Verdun en 1916, Edouard Wander avait raconté qu’il leur lisait La Croix à haute voix. Le Pèlerin ne fut d’ailleurs pas en reste.

Mais on est là dans l’anecdote. Car la BP déploie tout son savoir-faire pour développer une série d’œuvres comme le Noël du soldat, pour les combattants sans famille (20 000 colis sur la durée de la guerre, avec linge, objets utiles, tabac, chocolat…). L’œuvre des correspondantes de guerre permit à 5000 isolés d’avoir un peu de réconfort. L’œuvre des layettes, si, si, aide les mè- res restées seules avec des enfants en bas-âge et peu de ressources. L’œuvre des adoptions des orphelins de la guerre préluda, avec 3000 adoptions, aux offices départementaux des «Pupilles de la Nation». Quant à l’œuvre des saines lectures, elle livrera 13000 colis de volumes en tous genres. Ajoutez à cela la fourniture aux prêtres mobilisés de plus de 10000 autels portatifs, de 18500 colis pour les équiper et de 80 millions d’hosties ! Le tout pour l’équivalent d’environ trois millions d’euros. Au total, la Bonne Presse affirmera à la fin de la guerre avoir levé, toujours par souscription, près de 9 millions d’euros d’aujourd’hui ! Cela donne une idée de la puissance d’influence dans l’opinion catholique de La Croix, par laquelle transite l’essentiel de ces dons. Elle diffuse 170000 exemplaires quotidiens à la veille de la Grande Guerre.

La guerre n’est jamais un moment facile pour la presse et La Croix en souffre comme les autres journaux. Il y a la censure: Franc, son rédacteur en chef, l’abbé Georges Bertoye, un assomptionniste, dira après-guerre que 20000 lignes de La Croix ont été caviardées, plusieurs numéros saisis dans les gares pour des informations jugées «inopportunes» en haut lieu. Mais il y a aussi des coups tordus qui relèvent de la pure animosité laïque, comme par exemple ces répartitions tout à fait inégales des restrictions de papier au détriment de La Croix en 1917.

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▲ Raphaël Retaud, assomptionniste, à son bureau de rédacteur en chef des Conférences.

▼ Été 1918 en Macédoine, Joseph Émile Voisin (1890-1944), soldat du 42e régiment d’artillerie coloniale (à droite sur la photo), était cultivateur à Duingt en Haute-Savoie. Et probablement lecteur de La Croix dont on voit un exemplaire à gauche.

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Julien Le Liboux, religieux assomptionniste, a son nom gravé au Panthéon.

 

Deux assomptionnistes au Panthéon

Mais le plus spectaculaire reste la lutte contre ce que La Croix appelle avec les catholiques français «la rumeur infâme». Celle-ci prend de nombreuses formes, mais il y en a deux principales. Tout d’abord, l’idée, martelée par des journaux anticléricaux comme l’Humanité, la Dépêche de Toulouse et surtout La Lanterne, que c’est le pape qui aurait fomenté cette guerre dans l’espoir d’abattre la République ou au moins de la punir de la loi laïque de séparation. L’autre aspect est une dénonciation, là encore répétée à l’envi : les prêtres seraient embusqués dans les services médicaux, «planqués» sous prétexte de ne pas vouloir porter les armes. La Croix répond en publiant chaque jour la longue liste des prêtres, religieux et séminaristes tués au front. Elle en décompte ainsi 1712 au 1er novembre 1916 et la Bonne Presse publiera après-guerre un Livre d’or du clergé et des congrégations qui, en deux gros tomes, fournit les états de service de la quasi totalité du clergé français.

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◄ Le Livre d’or du clergé.


La polémique est suffisamment brutale pour que, le 29 mars 1916, le président du Conseil, Aristide Briand, ancien rapporteur de la loi de séparation de 1905, à la Chambre des Dé-putés, fasse une déclaration sans ambigüité où il «réprouve hautement», les attaques «entièrement injustifiées» qui «procèdent le plus souvent d’arrière-pensées politiques et d’un esprit de polémique tout à fait déplacé en face de l’ennemi». La Croix en prit note, conseillant toutefois à ses lecteurs de «continuer avec activité la diffusion de nos tracts, destinés à éclairer pleinement l’opinion publique». Le plus étonnant est que les deux assomptionnistes dont nous avons parlé, les «abbés» Retaud et Le Liboux, ont leur nom gravé sur les murs du Panthéon, haut lieu républicain et fort peu clérical, parmi ceux des écrivains morts pour la France !

La guerre n’est pas non plus facile pour La Croix dans le domaine religieux, où elle est en porte-à-faux vis-à-vis du pape, alors que la fidélité à Rome est pour elle un quasi absolu. Le journal flotte un peu lorsqu’en août 1917, le pape Benoit XV lance un appel à la négociation et à la paix à tous les belligérants. Appel rejeté des deux bords d’un revers de main et, en France, avec des commentaires désobligeants. Clémenceau dénonce la «paix allemande» et même le prédicateur de Notre-Dame, le P. Sertillange, oppose une claire fin de non-recevoir au pape. L’éditorialiste de La Croix enrobe son propos de douceurs sur la contribution papale à la recherche de la paix, mais arrive en fait à la même conclusion: seule est acceptable une paix «victorieuse», «juste» et obtenue «dans la justice et le droit», autrement dit une victoire totale sur les empires centraux.

L’immédiat après-guerre allait être marqué par deux événements encore liés à la Grande Guerre: la création en février 1919 de la Documentation catholique, par la fusion de quatre revues arrêtées en 1914, et l’installation, en octobre 1919, de la fameuse plaque-mémorial, aujourd’hui à Montrouge dans son quatrième emplacement depuis cette époque, face au restaurant d’entreprise.

Pour terminer, et si l’histoire de Bayard vous intéresse, allez traîner un peu sur Gallica, le site internet de la Bibliothèque nationale. Tous les numéros ou presque de La Croix, de sa création en juin 1883 jusqu’à celui du 21 juin 1944, y sont consultables librement. Vous y verrez comment La Croix a informé au jour le jour sur la Grande Guerre. À lire, en veillant à éviter les analyses anachroniques.

Yves Pitette


85 Livre BardinetL’Insoumis

par Nicolas Bardinet, Editions Atlantica, 216 pages, 13 €

Il y a donc cent ans, l’armistice du 11 novembre 1918 venait clore quatre années d’affrontements sanglants, laissant une Europe exsangue et parsemée de cimetières. Après tant de commémorations, il est grand temps de se pencher sur un petit livre dont l’auteur, un ancien de Bayard qui fut contrôleur de gestion, puis directeur du Centurion, souligne lui-même qu’il lui a été inspiré «par le pacifique monument aux morts d’un village du Haut-Adour», Campan. Ce monument, sans armes ni soldat héroïque, présente  une femme éplorée dont le visage est quasiment caché par son grand capulet noir, traditionnel vêtement de deuil de la vallée qui ouvre sur le célèbre col du Tourmalet.

Or, les Pyrénéens n’ont jamais été gens faciles, plutôt ombrageux et indépendants. Nicolas Bardinet est donc dans son élément pour camper dans son roman Jean-Marie Arriou, ce berger qui va devenir insoumis lorsque survient la mobilisation générale de 1914: «La guerre, ce n’est pas un truc pour nous, c’est pour les nostalgiques de bornages. Un peuple de bergers joue à saute-frontière à longueur de journée. Des Allemands ? Nous ne savons même pas ce qu’ils nous ont fait, ceux-là.» Loin du peuple des villes, où l’on partit parfois fleur au fusil, mais surtout résolu, il y eut des refus de la mobilisation dans certaines zones rurales, et notamment dans les Pyrénées.

Rien de politique dans le refus du berger Jean-Marie, simplement le sentiment de n’être pas concerné, et une très grande inquiétude de la suite. Que vont devenir ses bêtes, sa vallée vidée de ses hommes et surtout sa jeune femme, Maria, l’institutrice? Commencé sur le ton d’une sorte de pastorale traversée par une belle histoire d’amour, L’Insoumis vire évidem-ment dans le cauchemar quand Jean-Marie descend du clocher où il se cache. Nicolas Bardinet conduit parfaitement son récit, à la fois par le climat qu’il y consacre, hommage aux hommes des rudes vallées pyrénéennes, et par son insertion dans une époque où l’on redécouvre qu’on pouvait vivre heureux, loin de la «politique», sans se préoccuper de ce qui se passait là-bas. Au risque d’en être la victime.

Yves Pitette