Les articles de Chapô

Tour 2

▲ Le sprinter britannique Mark Cavendish remporte la première étape du Tour 2016.

 

Le Tour de France ne devint une affaire sérieuse pour La Croix et la Bonne Presse qu’à l’orée des années 1950. On pourrait même soutenir (Lire Chapô n°78) qu’il fut alors le témoin des premiers pas d’une politique commerciale, jusque-là quasi inexistante à la BP, qui se met en place sérieusement à partir de 1954. Mais qu’en est-il de la rédaction?

Dès la reprise du Tour, en 1947, le Tour de France trouve sa place dans le corps du journal. Timidement d’abord cette première année, avec tous les deux ou trois jours un reportage signé F.B., initiales qui restent à identifier, ainsi qu’un commentaire final de Paul Herr. Les années suivantes, les comptes-rendus d’étapes, encore limités, sont apparemment faits depuis Paris à partir des agences de presse et de l’écoute de la radio.

Le premier véritable «envoyé spécial» est Paul Herr. Il est ainsi en 1954 à Amsterdam, pour le premier départ d’un Tour situé à l’étranger. La Croix consacre une pleine page grand format à la présentation de l’épreuve, carte, liste des partants, ambiance… Lui succède en 1955 Yves Desormière, un pseudonyme qu’utilise Jacques Buisson, journaliste au service des informations générales, lorsqu’il sort de son domaine habituel.

 

Recours aux pigistes

En 1956, c’est le responsable des sports du journal qui se déplace sur le Tour de France. Jacques Zissel le suivra une dizaine d’années, jusqu’en 1966, partageant la tâche avec Joseph Huguen à partir de 1960, ce dernier faisant alors en général la première semaine de course. En 1967, La Croix confie la couverture du Tour à un pigiste qui fournit chaque jour un article, ou plutôt une chronique, autour de la course, un suivi succinct de celle-ci étant fait à la rédaction. Régis Lemas est un pseudonyme, celui d’un journaliste du Parisien présent sur le Tour, Renaud de Laborderie. Sous le titre «En suivant le Tour», hérité des papiers de Zissel, puis «Autour du Tour», il fournira ses articles jusqu’en 1981.

Pendant cette période, Bernard Chevalier, jeune journaliste au service des sports, couvre à trois reprises, mais partiellement seulement, les Tours de 1968, 1971 et 1978. Enfin, un reporter, Bernadette Colson, invitée en 1981 par la marque Peugeot qui a une équipe sur le Tour, publie un long reportage sur les coulisses de la plus grande des courses cyclistes, où elle raconte en détails la vie de la caravane publicitaire. «Un bon souvenir», nous confiait-elle avec un sourire il y a peu. En 1982, alors que la Coupe du monde de football en Espagne occulte les débuts du Tour, un nouveau pigiste, Pierre Beauvais, alias Jean-Michel Forest, journaliste à l’ACP, agence de presse aujourd’hui disparue, commence un bail de quatre ans avec La Croix, pour qui il suivra la course jusqu’en 1985. Cette année-là, on trouve en bonus, chaque jour, une mini-chronique de Robert Chapatte, ancien champion et commentateur vedette de la Grande Boucle pour Antenne 2 depuis des années.

 

1988: la rédaction reprend la main

En 1983, à l’arrivée de Noël Copin, le sport est devenu une rubrique quotidienne à part entière, avec un nouveau chef de service, Jean-Marie Safra, lui-même ancien athlète de haut-niveau (escrime). «Fan d’Anquetil» depuis qu’il écoutait la retransmission du Tour 1957 sur les ondes de la RTF, celui-ci juge que le Tour peut avoir des retombées intéressantes pour le journal en termes de notoriété; or celle-ci est en effet un enjeu majeur au moment où La Croix célèbre son centenaire. Il va bientôt confier les Tours 1986 et 1987 à un nouveau pigiste, Pierre Raguin, alias Patrick Chêne, journaliste à l’Équipe, qui allait devenir en 1987 et jus-qu’en 2000, le commentateur vedette de l’épreuve sur Antenne 2. Puis c’est le tour de deux journalistes du service sportif de La Croix, Olivier Zilbertin en 1988 et Gilles Lahourcade en 1989 et 1990, qui suivent le Tour dans une voiture que se partagent plusieurs jour-nalistes de presse écrite. En 1991, Jean-Marie Safra s’en charge lui-même: il couvrira vingt Tours de France intégralement, le dernier en 2010.

Autant d’occasions de vérifier son intuition auprès des spectateurs qui attendent les coureurs sur le bord de la route. «Combien de lecteurs sont venus nous saluer lorsque la voiture de La Croix passait sur la route du Tour!», se souvient Jean-Marie, aujourd’hui impliqué dans une revue qui soutient le développement du sport en entreprises. Car il y a bien alors une voiture portant les couleurs de La Croix au cœur de la course. «Je me souviens, dans les Pyrénées, de ce groupe de syndicalistes CFTC qui avaient un moment suspendu leur réunion. Et je n’ai jamais entendu de gens se gausser. Mieux, l’humoriste Laurent Gerra fit un jour une chronique souriante sur l’Abbé Pierre qui suivait – prétendument, car ce n’était pas le cas – une étape dans la voiture de La Croix».

 

Tour 1 

▲ Mgr André Lacrampe, archevêque de Besançon, avec le maillot jaune italien Rinaldo Nocentini, 
au départ de l’étape de Pontarlier, le 19 juillet 2009.

 

Un archevêque dans la voiture de La Croix

Celle-ci accueillit pourtant bien des invités : un évêque, Mgr André Lacrampe, fut effectivement à plusieurs reprises l’hôte de Jean-Marie Safra dans la voiture de La Croix. Ce Pyrénéen fan de sport et singulièrement de vélo, suivit ainsi plusieurs étapes dans ses chères Pyrénées sous la bannière de La Croix, ainsi d’ailleurs qu’avec Jacques Chancel, un ami d’enfance. En juillet 2009, l’archevêque de Besançon vint même en habit liturgique bénir les coureurs au départ de Pontarlier, sous l’œil des caméras. «La voiture de La Croix a réellement affermi les liens avec beaucoup de lecteurs qui étaient fiers de voir leur journal présent avec eux dans ce grand événement populaire. Et avec les organisa- teurs, le monde de la course, on a gagné le respect de gens pour qui La Croix, au départ, n’était rien». Alain Cordier, alors président du directoire de Bayard, eut aussi l’occasion de mesurer lors d’une étape, la «dimension unique» du Tour.

 

Le Tour a servi la notoriété de La Croix

Suivre le Tour de France, c’est le plus souvent le… précéder, car une fois les coureurs passés, la foule s’égaye. Et derrière le peloton et la longue file des voitures des directeurs sportifs, on ne voit pratiquement rien de la course et des coureurs. Sauf exception. Ce fut la chance du signataire de ces lignes en 1993 lors de l’étape Avranches-Evreux où, après une chu-te du coureur belge Peter Farazijn, il put assister aux premières loges, loin derrière la course, à la longue poursuite solitaire et désespérée de celui que les commissaires sportifs allaient finalement repêcher malgré son arrivée tardive, hors délais. Ils récompensaient ainsi son courage et sa ténacité: Peter Farazijn était allé seul jusqu’au bout de l’étape, sachant qu’il n’avait pas la moindre chance de recoller au peloton et serait éliminé.

Depuis 2011, La Croix rend toujours compte du Tour chaque jour, mais différemment. «Il a fallu faire baisser sérieusement le coût pour le journal de ces trois semaines de courses», explique Jean-François Fournel qui a pris la suite de Jean-Marie Safra, des «morceaux de Tour» étant aussi assurés par d’autres journalistes comme Pascal Charrier, Alain Guillemoles ou Arnaud Bevilacqua. «Et plus que jamais, le web a pris de l’importance. Il faut savoir que sur le site Internet de La Croix, le sport est aujourd’hui le troisième domaine consulté par les internautes, derrière le religieux et les questions éthiques.» Et en matière de sport, le vélo, très largement pratiqué, reste important pour un journal dont la chasse au lecteur quinquagénaire est depuis longtemps la spécialité marketing. Le Tour de France n’est donc pas a priori à la veille de quitter les colonnes de La Croix où il figure, rappelons-le, depuis son premier départ en 1903.

Yves Pitette


 

Une journée de journaliste sur le Tour

 

Il y a peu d’occasions de se reposer sur le Tour. Ce ne sont pas les coureurs qui diront le contraire, et l’on a vu (Chapô n°78) que dans la caravane publicitaire, on ne chômait pas non plus. Les journalistes, eux, «se lèvent tôt et se couchent tard». D’abord parce que leurs hôtels se trouvent le plus souvent à 30 ou 40 km de la ville étape ou de la ville départ, puisque très souvent, ce n’est pas la même. Et que cela dure vingt-cinq jours, sept jours sur sept.

L’étape arrivant en fin d’après-midi, les délais de bouclage de La Croix ne laissent pas le temps d’en écrire le compte-rendu une fois le vainqueur connu. Dès le matin, avant le départ, a donc été envoyé un article «froid» de type magazine : un reportage sur un sujet participant du Tour bien sûr, mais qui puisse être lu… le lendemain. Le résultat sec de l’étape du jour sera ajouté in extremis à Paris.

 

Journaliste SafraJournaliste Fournel 

▲ Photo de gauche : Jean-Marie Safra (1991/2010).           ▲▲ Photo de droite : Jean-François Fournel (depuis 2011).

 

Levé tôt, Jean-François Fournel, le journaliste qui a succédé en 2011 à Jean-Marie Safra, doit donc rejoindre le «village départ» pour recueillir bruits et échos à propos de la course, s’entretenir auprès de leur bus d’équipe avec coureurs et directeurs sportifs, écouter les avis d’anciens champions devenus consultants de chaînes de radio et de télévision, bref faire son travail de journaliste. La course, il la suivra en voiture, loin derrière les coureurs et les voitures techniques de leurs équipes. Ou alors il la précédera, si par exemple, il a envie de s’arrêter ici ou là pour interroger des spectateurs au bord de la route, saisir l’ambiance festive du Tour ou… alimenter le web, c’est-à-dire fournir au cours de la journée un ou deux courts articles qui permettront aux internautes de suivre la course sur le site (la-croix.com). Dans la voiture, en effet, il est informé en direct des péripéties de l’étape à travers Radio-Tour, que tout le monde écoute dans le petit univers qui entoure les coureurs. Enfin, vers 15 heures, il s’échappe pour rejoindre l’arrivée, d’où il suivra les derniers kilomètres… à la télévision en salle de presse, puisque c’est le meilleur point de vue que l’on puisse avoir.

L’étape terminée, il ira de nouveau recueillir les réactions des coureurs près de leur bus, avant qu’ils ne rejoignent leur propre hôtel, puis devra se mettre lui-même à la rédaction de l’article du lendemain. Pour cela, il faudra encore un bon bout de route pour aller jusqu’à l’hôtel, dîner, et commencer tardivement une nuit plutôt courte, pour revenir sans tarder le lendemain au départ de l’étape suivante.

Y.P.

Journaliste BuissonJournaliste ZisselJournaliste ZilbertinJournaliste Lahourcade

▲ Photos ci-dessus de gauche à droite :
Jacques Buisson, alias Yves Desormière (1955).
Jacques Zissel (1956/1966).
Olivier Zilbertin (1988).
Gilles Lahourcade (1989 et 1990).