Les articles de Chapô

Retour rue Bayard autour d’une plaque commémorative oubliée.

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La fameuse plaque du 1 rue Bayard

 

Nous sommes tous passés devant tant de fois, que personne n’y faisait plus attention. Sur le mur de briques rouges de l’ancien hôtel particulier sis au 1 rue Bayard – dans lequel quelques-uns d’entre nous ont travaillé les quelques années où il fut loué par Bayard – une plaque commémore les trois Ferry qui habitèrent ici, dont le plus célèbre, Jules, deux fois président du Conseil (1880-1881 et 1883-1885), mais surtout promoteur de l’école “laïque, gratuite et obligatoire”, et par là-même ennemi intime des assomptionnistes et de leur presse, Le Pèlerin et La Croix, qui dénonçait à longueurs de colonnes “l’école sans Dieu”.

Cet hôtel particulier fut construit en 1886, en lieu et place d’une maison précédée d’un petit jardin, qu’occupait la veuve du peintre Léon Riesener, maison qu’avait souvent fréquentée un autre peintre célèbre, Eugène Delacroix, neveu de Riesener. C’est Charles Ferry, frère de Jules, ancien député et futur sénateur, qui acheta la maison et fit construire l’hôtel particulier du 1 rue Bayard, pour y vivre en même temps que son frère.

 

Une proximité délicate

Le voisinage entre les Ferry et la Bonne Presse fut parfois tendu ; même s’il est difficile de démêler le vrai du faux dans un certain nombre d’histoires qui ont couru sur le sujet. Divers ateliers de La Croix et du Pèlerin étaient, on le sait, immédiatement contigus à la maison Ferry, occupant au 3 l’ancien atelier d’un autre peintre, Gustave Doré.

Passons quelques décennies, pour enlever la bande-adresse de La Croix du 25 juin 1927. En première page, un titre, Les trois Ferry, coiffe une reproduction de la plaque commémorative qui a été inaugurée le 24 juin. “Toute la fine fleur cartelliste était présente. M. Georges Leygues, ministre de la Marine présidait”, écrit le journal dans une note de bas de page. à la tête du Cartel des Gauches, les radicaux de toutes obédiences ont succédé en 1924 à la Chambre bleu horizon de 1919 et tenté de remettre à l’honneur les politiques anticléricales de l’avant 1914. Sans réel succès. “Rien à retenir des harangues officielles, poursuit La Croix, si ce n’est le discours haineux et sectaire du ministre de l’Instruction publique qui menaça de toutes ses foudres tous ceux qui attaqueraient l’école laïque”.

 

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▲ La Croix du 25 juin 1927

 

Quand La Croix évoque ses voisins

On imagine facilement les journalistes de La Croix, dont la rédaction est pour quelques mois encore installée dans le vieil immeuble du 5 rue Bayard, observant par les fenêtres la cérémonie qui se déroule quelques mètres plus loin, ainsi que les quelques horions échangés avec des agents de police par un petit groupe de manifestants d’Action française.

L’article, signé E.B., est très mesuré, par rapport à ce que pouvait écrire le journal quarante ans plus tôt au sujet de Jules Ferry. 

Il note que Jules et Charles Ferry sont morts dans cette maison et que la dépouille d’Abel, fils de Charles et lui aussi député et ministre, y fut ramenée après qu’il ait été tué au front en 1918. “Leur patriotisme était sincère, écrit La Croix, mais étroit et imbu de sectarisme antireligieux”.

Et le journal de se faire un plaisir de rappeler qu’ils étaient issus d’une famille catholique, des fondeurs de cloches de Saint-Dié : “On possède encore en Alsace des cloches sorties de leurs ateliers. Elles continuent à lancer des appels auxquels les descendants des fondeurs sont restés sourds.”

Ou encore cette anecdote qui ravit manifestement le rédacteur de La Croix : un neveu des Ferry, gravement malade dans l’hôtel particulier, fit appeler un assomptionniste de la Bonne Presse pour “se confesser et recevoir l’extrême-onction avec des sentiments de vive foi.” “Tant mieux !”, se serait écrié Charles Ferry en l’apprenant. Cela n’empêche pas le rédacteur du journal de planter, trente-cinq ans après, une dernière banderille venimeuse au zélateur de “l’école sans Dieu”.

Il conclut en effet ainsi son article : “Souhaitons que le pauvre pêcheur – enlevé presque subitement au lendemain du jour où, par un retour de faveur publique, il avait été nommé président du Sénat – ait eu le temps de se ressaisir, de demander pardon et de trouver grâce auprès du Souverain Juge”.

Yves Pitette