Ayons une pensée... Béatrice VALENTIN (suite)
Vous trouverez ci-dessous une photo de Béatrice ainsi qu'un texte, celui-ci est de ses amis et équipiers de Je Bouquine, lu par Véronique Girard lors de la cérémonie d’Adieu au Père Lachaise. Un beau témoignage d’amitié.
Béatrice, vous le savez, a créé Je Bouquine, en 1984, à la demande de Bayard. Mais ce dont je veux vous parler, c’est de la vie qui allait avec.
Je Bouquine, c’était un magazine pour ados, avec un roman caché à l’intérieur. Sans concurrent — c’est rarement bon signe. Qui aurait eu l’idée, ou l’audace, de vouloir donner envie de lire à des ados ? Qui ? Eh bien… Béatrice. Elle y croyait, envers et contre toutes les statistiques de lecture. Et nous, son équipe, avec.
Son credo : viser haut pour toucher le cœur. Donc les meilleurs auteurs, les meilleurs illustrateurs. Pennac, Modiano, Tournier, Gavalda, Joncour, Benacquista, Desplechin, Ferdjoukh, Fombelle… (je les énumère vite pour pouvoir en dire plus). Illustrés par Sempé, Loustal, Avril, Dupuy-Berberian, Mornet, Catel…
Viser haut, oui, mais sans jamais perdre les ados de vue : « Faites du Malabar, pas du Gallimard ! » lui avait demandé le patron de Bayard.
Résultat : jusqu’à 70 000 exemplaires chaque mois, lus par 600 000 ados, grâce aux CDI et bibliothèques. 12 à 16 000 participants aux concours d’écriture. « Une belle aventure ! » résume l’écrivaine Marie-Aude Murail.
Et pour nous, un magot de moments délicieux. Aujourd’hui, chacun en a pioché un :
Pour Charlotte, l’une des directrices artistiques, Béatrice, c’est… l’écharpe ! Comprendre : une écharpe hyper longue, multicolore, tricotée par la rédac, même ceux qui ne savaient pas tricoter, pour son départ en retraite. Pour que ce soit beau, on avait ajouté des breloques. Ce joyau de l’art contemporain, elle l’a porté courageusement : « Oh, c’est tellement gentil ! ». Ça devait la gratter, mais un cadeau, c’est sacré.
Pour Jacqueline, la scénariste de Tom-Tom et Nana qui travaillait avec nous, Béatrice, c’est… L’histoire de monsieur Sommer, de Patrick Süskind. Un roman un peu soporifique, disons-le. Béatrice l’appelait « monsieur Sommier ». Mais comment dire non à l’auteur du Parfum ? On l’a publié. Béatrice a même convaincu Sempé de l’illustrer. Le livre y a gagné un charme qu’il n’avait pas.
Pour Marie-Pierre, Béatrice, c’était… « des solutions simples aux problèmes compliqués ». Et plus c’était simple, plus ça la réjouissait ! C’est elle qui a repéré cette petite ligne sur son CV, indiquant qu’en plus du graphisme, Marie-Pierre maîtrisait l’informatique. À la fin des années 80-début 90, le numérique dans la presse, c’était l’enfer ! Personne ne maîtrisait rien. Alors, une graphiste qui commandait aux ordinateurs ? Le rêve !
Laure a été son bras droit, et Benoit, l’un des directeurs artistiques. Ce sont ses petites phrases qui leur reviennent. Enfin, « petites phrases »… c’était bien plus que ça : une langue commune, presque un mot de passe entre nous. Ils en ont dressé un lexique. Extrait.
Laure se souvient que Béatrice l’appelait Le bon sens près de chez moi. Traduction : t’es d’accord avec moi, non ?
Aujourd’hui encore, il suffit de prononcer une de ces phrases pour entendre sa voix.
Pour Leigh, qui s’occupait des classiques, Béatrice, c’était l’organisation millimétrée. Tout devait être prêt à l’avance. À l’arrivée, c’était très rassurant. « Parfois, je rêve encore que mon dossier sur Victor Hugo est affreusement en retard ! » Quand on traînait des pieds, avant une réunion barbante, elle nous lançait : « En route, mauvaise troupe ! » On attendait cette phrase. Elle nous faisait rire. Et avancer un peu.
Pour Bénédicte, l’assistante, Béatrice, c’était une vraie maman. Chaleureuse, mais exigeante : « Il fallait que ça tourne, vite et bien ». Les bureaux encombrés la désespéraient. Les cartons abandonnés, aussi. Si elle pouvait ranger en douce, elle le faisait. Sinon, elle soupirait jusqu’à ce qu’on s’y colle. On se sentait en sécurité avec elle, protégés.
« Béatrice était la médiatrice par excellence, dit Maryvonne, qui chroniquait les livres. Elle faisait confiance, savait croiser les talents et rassembler les fortes personnalités avec une joyeuse autorité… La meilleure école de management que j’aie eue ! Chez Bayard, beaucoup nous enviaient de travailler à Je Bouquine, c’était très désirable ».
Pour Danièle, l’autre bras droit de Béatrice, et Christine, correctrice, Je Bouquine était un cocon : pour l’équipe, mais aussi pour les lecteurs.« N’oubliez pas les lecteurs ! », disait toujours Béatrice. Elle allait à leur rencontre dans les collèges, elle posait des questions, par curiosité, et aussi parce que ça comptait. Elle misait sur leur intelligence, leur humour. Cela a façonné le magazine.
Quant à moi, qui m’occupais des romans inédits, Béatrice m’épatait. Elle avait le chic pour décrocher un manuscrit des écrivains qu’on ne voyait que chez Bernard Pivot, et qui n’avaient jamais pensé à écrire pour des ados. Il nous fallait ça. Ces auteurs-là. Je Bouquine, ce n’était pas juste un passe-temps plus intelligent qu’un autre. On voulait faire entrer les ados dans la dimension littéraire, qui est peuplée de livres. Et qu’ils s’y sentent chez eux. Une voix singulière, qui vous accompagne longtemps, et vous conduit vers d’autres livres.
Mais j’arrête là mon lyrisme de pacotille.
Quand on partait en vacances, Béatrice nous disait : « Bon vent ! », comme aux marins. C’était, je crois, sa manière à elle de dire qu’elle nous aimait. Alors… bon vent, Béatrice.
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Ayons une pensée - 05/08/2025