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Pour paraître coûte que coûte,

La Croix se réfugie chez un confrère

 

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Ses ateliers inondés, La Croix trouve asile

dans ceux de La Presse

Cela commence par une brève le jeudi 26 janvier : « La Touques déborde. Prairies et campagnes sont inondées entre Lisieux et Trouville. Pont l’Evêque est inondée ». Les inondations s’étendent sur une colonne le lendemain où « à Paris, la Seine a démesurément grossi », puis s’étalent dans La Croix les jours suivants jusqu’à occuper plus de la moitié des quatre pages du journal. A la Maison de la Bonne Presse, dont l’adresse 22 Cours la Reine, dit la proximité de la Seine, on s’inquiète et le personnel tente de défendre les ateliers contre la montée des eaux : quatre jours d’efforts finalement vains. Le lundi 24, toute la production est arrêtée. « L’eau, continuant de monter dans les sous-sols de nos immeubles, malgré l’installation de nombreuses pompes, a recouvert nos dynamos et notre moteur principal », constate La Croix qui n’omet pas d’en appeler à la prière de ses lecteurs.

La Bonne Presse, à cette époque, fabrique en effet sa propre énergie avec des moteurs récupérés de l’Exposition universelle de 1900. Tous les titres sont arrêtés, sauf La Croix qui est accueillie dans ses ateliers par M. Simart, directeur de l’imprimerie du journal La Presse. Tous les ateliers seront arrêtés du 24 janvier au 12 février, car, une fois la crue terminée, il faudra encore de longues journées pour remettre en état toutes les machines, des linotypes aux rotatives, après plusieurs jours dans l’eau sale de la Seine. Mais le personnel de la Bonne Presse est présent et « fait face vaillamment à toutes les difficultés, avec un éclairage de fortune et en supportant la privation du chauffage ». Le 29, « les compositrices, qu’aucun obstacle n’a pu empêcher de venir » vont même « reprendre l’ancien système de composition à la main ».

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Inondations de 1910, 24 janvier-1er février.
On rentre en radeau à la maison de la Bonne Presse.
A gauche, un futur patron de l'entreprise, Alfred MICHELIN.


.Dans ces conditions difficiles, le journal est encore contraint de beaucoup avancer ses heures de tirage, car La Croix est alors imprimée sur les mêmes rotatives que La Preses, et donc avant elle. D’où, et le journal s’en excuse plusieurs fois, l’absence dans ses colonnes de « la Bourse des valeurs et de celle du commerce ». L’inondation de plusieurs gares, exige bientôt d’avancer encore l’heure de bouclage car les journaux devront alors partir de gares plus éloignées. « Du moins sommes-nous heureux de pouvoir les fournir ». Cela n’empêche pas le journal de donner chaque jour, quasiment minute par minute, le détail des affaissements de terrains, des ponts en danger et des évacuations de logements menacés de s’effondrer à Paris, ainsi que de longues colonnes sur la situation en province. Sans parler des tentatives de pillage des « apaches », les mauvais garçons du temps.

Le 27 janvier, le Cours-la-Reine, et donc l’entrée de la Bonne Presse, est sous l’eau et l’on y circule bientôt en barque, comme dans le bas de la rue Bayard où l’on n’accède plus autrement au 3, alors adresse secondaire de l’entreprise, où est le quai d’expédition des publications. Le « départ », a donc été transféré provisoirement dans les locaux de l’Hôtel de Condé, rue Monsieur, où la Bonne Presse tenait ses congrès.

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Inondations de 1910.
La rue Bayard sous l'eau.

Pourtant cela n’empêche pas de sourire. La Croix se moque gentiment d’un confrère qui s’inquiétait pour les serres de la ville de Paris installées Cours-la-Reine : « Rassurons le Matin. Les serres n’ont rien à craindre, elles sont démolies depuis un an ». Quant au voisin de La Croix, Abel Ferry, député des Vosges et neveu de Jules, il sort de chez lui « chaussé de seaux de bois qu’il faisait glisser le long du trottoir jusqu’à ce qu’il ait pu atteindre la partie non inondée » de la rue Bayard. Pierre l’Ermite, lui, ne plaisante pas, même si ce samedi 30 janvier, l’eau baisse. Après avoir évoqué « les grosses rotatives émergeant, comme des épaves de fer dans la machinerie inondée », le chroniqueur vedette de La Croix conclut dans l’emphase : « Dans le grand silence de la maison vide, l’esprit de Dieu planait sur les eaux, et les choses inanimées semblaient prendre une voix et murmurer « Dieu seul est grand… priez ! ».

Directeur de La Croix, Paul Féron-Vrau fait plus prosaïquement les comptes le 9 février : deux cent mille francs de travaux à prévoir. Et de stigmatiser in fine, le journal anticlérical la Lanterne, qui s’est grossièrement réjoui des malheurs de La Croix.

YVES PITETTE