Il y a bientôt soixante ans,

les nazis pillaient bibliothèque

et archives de la Bonne Presse

Les choses n’ont pas traîné. Entrés dans Paris le 14 juin 1940, les Allemands commençaient dès le lendemain une surveillance policière autour de la Maison de la Bonne Presse, selon une chronologie réalisée par le P Ernest Point. Le fait d’éditer des journaux aurait suffi, mais La Croix était de longue date pour les nazis un adversaire. En témoigne cet article du 27 novembre 1937 de « Der Angriff », cité par l’historien Alain Fleury, à propos du Congrès mondial des journalistes catholiques, où le P. Merklen joue un grand rôle : « « Il s’agit là de messieurs qui pendant les quatre dernières années ont été les champions les plus bruyants du combat contre l’Allemagne national-socialiste ».

La Gestapo perquisitionne en juillet et août, et pose des scellés sur la rédaction de La Croix (partie à Limoges) où les policiers cherchent l’identité des correspondants du journal en Allemagne. Scellés aussi sur la bibliothèque, où ils resteront jusqu’au 20 mars 1941. Scellés encore sur toutes les chambres – la communauté assomptionniste réside alors aux derniers étages du 22 cours Albert Ier – où il y a des livres.

Le 28 août 1940, sans attendre la publication un mois plus tard de la liste des livres retirés de la vente, dite « liste Otto », du nom d’Otto Abetz, ambassadeur d’Allemagne ( !) à Paris pendant la guerre, les Allemands saisissent trois tonnes de livres en stock édités par la Bonne Presse.

Comme nous le dit un émouvant petit papier manuscrit rédigé à la plume, les réserves de six de ces livres sont purement et simplement jetées « à la Seine », soit seize mille volumes. Il s’agit aussi bien d’un texte du Vatican de 1938 condamnant le racisme, que d’une biographie de Pie XI ou de livres sur l’Allemagne, notamment ceux de Jean Caret, éditorialiste de politique étrangère de La Croix. D’autres livres sont condamnés au pilon, y compris ce qu’on appellerait aujourd’hui des BD et qu’on appelait alors « romans cinétiques » : pas encore de bulles, mais des textes placés sous les illustrations. La BP fait traîner, mais finit « sous de nouvelles menaces », par les pilonner au printemps 1941. Un ancien sénateur – qui avait voté les pleins pouvoirs à Pétain en 1940 – prétendit même toucher après guerre ses droits d’auteur sur les exemplaires détruits de son Histoire de France !

Dans la bibliothèque toujours sous scellés, un Allemand se disant professeur à l’université de Berlin, vient régulièrement, sous prétexte de travailler. En fait, il a choisi les livres qui allaient être volés, et ne partait jamais sans en prendre lui-même quelques uns. Jamais il n’a dit son nom. Les 5 et 6 septembre 1940, c’est la première rafle. Six grands camions militaires emportent soixante-dix caisses plombées et numérotées, notent les témoins, dont Louis Lovisa, le concierge de l’entreprise. La destination est l’Allemagne, à entendre les ouvriers – français – emballeurs. Le 4 octobre, quatre camions emmènent quarante caisses, déposées à Neuilly, toujours selon les emballeurs réquisitionnés. Cette fois, le professeur de Berlin est présent, en uniforme nazi : « Parce que La Croix et Le Pèlerin ont attaqué l’Allemagne, dit-il, nous enlevons la collection de La Croix et du Pèlerin ». Témoignage du P. Point. Et les collections du quotidien – 300 volumes !- et du Pèlerin disparaissent.

Le dernier lot de livres et archives photos pillés partira le 20 mars 1941, douze caisses cette fois. Au total, plus de quatre mille livres de la bibliothèque ont été razziés, comme deux millions de photos d’agences, trente mille dessins et originaux, des bois gravés, sans parler des manuscrits représentant vingt ans de travail du P. Chardavoine pour l’édition qu’il préparait de la liste ininterrompue de tous les titulaires de tous les évêchés du monde. Dans le bureau du P. Merklen, particulièrement visé par les perquisitions, les Allemands enlevèrent un meuble fichier qu’ils n’avaient pu ouvrir faute de clés. Ils cherchaient les coordonnées des amis et collaborateurs du directeur de La Croix, alors à Limoges, sa correspondance, bref ce qui permettrait d’identifier des opposants au Reich. Une lettre de protestation fut adressée le 7 avril 1941 à de Brinon, l’ambassadeur de Vichy à Paris, bien sûr sans résultat.

Le 31 juillet 1946, René Berteaux, PDG de la Bonne Presse, déposa une déclaration détaillée des biens pillés. Huit cent trente et un volumes furent retrouvés en Allemagne et en Autriche, mais pas les collections de La Croix et du Pèlerin. En avril 1955, la BP fut indemnisée à hauteur de 1 619 052 francs. Mais pas en espèces. En titres nominatifs à 4% à échéance de trois, six et neuf ans. Une misère, vu l’inflation de l’époque.

YVES PITETTE